Vikram Sarabhai, père du spatial indien

Le 15 août 1947, l’Inde devenait indépendante et un brillant étudiant terminait sa thèse de doctorat à Cambridge. À son retour la même année, il a monté de toutes pièces le Physical Research Laboratory dans une annexe de la maison familiale à Ahmedabad. Le nouveau laboratoire allait vite former le centre d’une agitation scientifique. Ce jeune astrophysicien plein d’intuition, c’était Vikram Ambalal Sarabhai.

Vikram Sarabhai at United Nations Committee on the Peaceful Uses of Outer Space (UN-COPUOS). He was also  the Vice-President and Scientific Chairman of the first United Nations Conference on the Exploration and Peaceful Uses of Outer Space (UNISPACE-I) in 1968. [Credit: ISRO]

Sarabhai travaillait sur les rayons cosmiques, tout comme son ami et collègue Homi Jehangir Bhabha, de dix ans son aîné. En 1948, Bhabha a créé la commission de l’énergie atomique portant les germes du programme nucléaire.

Nehru et Bhabha, devenus son proches collaborateurs, partageaient la vision de développer le pays par la science. L’ère spatiale a commencé en 1957. En 1958, Nehru a proclamé la Science Policy Resolution comme un pilier fondateur de la jeune nation. Sarabhai a su saisir cette concordance pour convaincre les deux hommes que l’Inde, contre toute attente, devait avoir son propre programme spatial.

La cinquième assemblée planétaire du comité de la recherche spatiale

(COSPAR) s’est tenue à Washington en 1962. Sarabhai y a rencontré Jacques Blamont. Blamont a été l’un des pionniers du programme spatial français et venait de créer le Centre National d’Études Spatiales sous l’impulsion du général De Gaulle. À Washington, Sarabhai a expliqué ses idées à Blamont dans un enthousiasme débordant. Il utilisait le terme de « leapfrogging », persuadé que le seul moyen pour l’Inde de rattraper les occidentaux était de sauter les étapes.

Sarabhai relevait alors que : « Certains remettent en question la pertinence des activités spatiales dans un pays en développement. Pour nous, il n’y a pas d’ambiguïté quant à l’objectif. Nous n’avons pas le fantasme de rivaliser avec les nations économiquement avancées dans l’exploration de la Lune ou des planètes ou pour effectuer des vols spatiaux habités. Mais nous sommes convaincus que si nous voulons jouer un rôle significatif au niveau national et dans la communauté des nations, nous devons être les meilleurs dans l’application des technologies de pointe aux vrais problèmes de l’homme et de la société tels que nous les constatons dans notre pays. Et nous devons retenir que l’application de technologies et de méthodes d’analyse sophistiquées à nos problèmes ne doit pas être confondue avec le lancement de projets grandioses, dont l’impact principal est le spectacle plutôt que le progrès mesuré en termes purement économiques et sociaux. »

Le comité des Nations unies pour l’utilisation pacifique de l’espace extraatmosphérique et le COSPAR étaient arrivés à un consensus sur le lancement d’une fusée sonde depuis l’équateur. La station de lancement de fusées équatoriales (TERLS) a été installée en 1963 à Thumba dans l’état du Kerala.

Ce fut l’occasion pour l’Inde de sauter les étapes. L’Inde a ainsi suivi le modèle français, se formant aux techniques spatiales en commençant par lancer des fusées sondes. Au TERLS, le programme spatial indien a été mis sur les fonts baptismaux avec le lancement d’une fusée sonde américaine Nike-Apache le 21 novembre 1963. Jacques Blamont a personnellement apporté la charge utile, l’éjecteur de sodium fabriqué dans les laboratoires du CNES. Ce fut la naissance du programme spatial indien. Trois autres lancements ont immédiatement suivi. Il s’agissait de fusées Centaure françaises, à deux étages de propergol solide, dont quelques dizaines furent ensuite construites localement sous licence du CNES. C’est de cet apprentissage qu’est né le premier lanceur indien : Rohini.

Plusieurs années plus tard, Jacques Blamont écrira : « J’étais devenu un ami proche de Vikram et maintenant je regrette de ne pas avoir pu lui consacrer plus de temps. Je ne me souviens pas à quel moment, vers 1967, il m’a emmené un soir dans un village, à 50 kilomètres de New Delhi. Au milieu de la place trônait un récepteur de télévision installé sommairement devant environ 200 paysans qui essayaient de saisir l’image. Heureusement, le haut-parleur était bon. Un programme éducatif était diffusé par la télévision nationale de New Delhi. En revenant avec Vikram dans sa voiture, nous n’étions pas certains que

le système avait démontré une quelconque efficacité, mais il avait évidemment un énorme potentiel, comme l’ont prouvé par la suite les programmes spatiaux indiens SITE, INSAT et EDUSAT. Lorsque Vikram a réussi à créer l’ISRO (Indian Space Research Organisation), j’ai pu l’aider de diverses manières jusqu’au moment de sa mort malheureuse. Il y avait quelque chose d’unique entre nous depuis novembre 1963. »

L’Inde vit l’héritage de Sarabhai et continuera de le faire. C’est à travers sa vision que le pays a pu développer un programme spatial en parallèle de son programme nucléaire. Sarabhai disait qu’il fallait avoir la capacité de distinguer de la musique au milieu du bruit pour pouvoir accomplir de grandes choses. L’Inde est aujourd’hui l’une des plus grandes puissances spatiales mondiales.

Contribué par Mathieu J. Weiss, conseiller diplomatique, représentant du CNES en Inde

The article was originally published in Les Carnets Du Temps, 2020 Edition.

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