Les Recherches Geographiques Francaises En Andhra Pradesh

 C’est Jean Gallais qui amorça la recherche géographique française dans l’Andhra Pradesh unie de 1962 à travers une coopération avec Osmania University et  l’université de Strasbourg où il était professeur de géographie. Au terme de l’accord de jeunes chercheurs des deux départements de géographie s’échangeraient pour entreprendre des travaux sur des thèmes fondamentaux correspondant aux activités de recherche des laboratoires respectifs. Le conseiller culturel et de coopération scientifique de l’Ambassade de France soutint le projet qui en conséquence fut financé par le Ministère français des Affaires Étrangères.

La première équipe de quatre chercheurs, arriva à Hyderabad en 1965 tandis que deux chercheurs Andhra partirent à Strasbourg. La priorité fut donnée à ce qui était le moins bien connu, le plus problématique et aussi le plus proche des recherches de Jean Gallais : le développement des zones rurales sur lesquelles il travaillait en Afrique sub-saharienne, zone dont les climats  se rapprochaient de ceux d’Andhra Pradesh et avaient amené les ruraux à concevoir divers systèmes d’irrigation. L’Inde méridionale en était particulièrement riche avec une palette allant de la micro-exploitation agricole aux aménagements deltaïques géants englobant des millions d’agriculteurs.

La méthode d’approche, déjà testée et mise en œuvre en Afrique, consiste à étudier en profondeur un échantillon de villages sélectionnés comme représentatifs des divers systèmes agricoles régionaux existants. Ainsi furent analysés de manière exhaustive tous les aspects de la vie d’une quinzaine de  villages distribués dans toutes les grands ensembles ruraux d’Andhra Pradesh : Le Telangana (devenu depuis lors un état séparé), les deltas des fleuves Krishna et Godavari, périmètres aménagés des grands projets d’irrigation contemporains, le Rayalaseema pôle aride de l’Inde méridionale, les zones forestières souvent montagneuses, habitat des populations tribales etc.

La première équipe couvrit le Telangana, par équipes de deux, chacune se concentrant sur un village du Nord Telangana l’un représentatif du système des “tanks“ commun à toute la zone semi-aride de la péninsule, l’autre au contact d’une zone forestière inter-étatique peuplée de communautés variées dont des tribaux.

La seconde équipe comptant également quatre chercheurs étudia les villages maraîchers autour  de la capitale Hyderabad d’une part, les zones rizicoles du delta de la Godavari et la ceinture fertile deltaïque des sols noirs d’autre part.

Chaque étude donna lieu à des rapports très complets, prenant pour la majorité la forme d’une thèse. L’ensemble fût résumé en une publication : Villages d’Inde Centrale.

L’un d’eux avait, à l’occasion de la rédaction de son premier rapport, traité ses données au laboratoire de cartographie de l’Ecole Pratique des Hautes Etudes dirigé par Jacques Bertin, fondateur de la Sémiologie Graphique base de la science cartographique moderne qui inclut le  Traitement Graphique de l’Information, équivalent visuel des traitements statistiques multivariés et complémentaire de ces derniers. Il fut recruté par le département de géographie de l’Université de Rouen-Haute-Normandie à la fois pour enseigner cette nouvelle discipline et la géographie du développement en Inde. 

La Sémiologie Graphique fit rapidement des émules parmi les enseignants-chercheurs rouennais et une équipe se format qui se lança dans l’informatisation des méthodes graphiques sur ce qui était l’ancêtre du PC, non encore existant : le calculateur scientifique. C’est ainsi que naquit le laboratoire IMAGE (pour Info-Graphique et Mathématiques Appliquées à la Géographie) qui réunissait géographes, cartographes, mathématiciens, statisticiens et informaticiens. Il se distingua rapidement en développant un ensemble de programmes inter-connectés qui permettaient les traitements statistiques et graphiques interconnectés les plus divers et les plus puissants. 

Les résultats de ces traitements soulevèrent l’intérêt du directeur du Ministère de la Planification du Gouvernement d’Andhra Pradesh qui demanda en 1977 si une coopération entre l’université de Rouen et son ministère ayant pour objectif d’installer un centre de traitement  Info-Graphique et de former le personnel qui le ferait fonctionner dans le but de tirer un parti maximum des informations collectées par le Bureau of Economics and Statistics (BES)  serait possible. Le Conseiller Culturel et de coopération scientifique et technique de l’ambassade de France apporta son appui à la proposition. Le programme fut accepté par le Ministère des Affaires Etrangères et débuta en 1979 sous le nom de Indo-French Compu-Graphics and Planning Project (CGP en bref). Il prit véritablement son envol en 1980 lorsqu’une équipe d’experts français fut déléguée à Hyderabad et installa le laboratoire de traitement au BES.

Le programme dura six ans durant lesquels les chercheurs français formèrent plus de vingt membres du BES soit sélectionnés parmi le personnel soit recrutés dans les départements de statistiques des universités Andhra. Les membres d’IMAGE se succédèrent et firent évoluer les logiciels de traitement vers un système plus puissant, plus intégré et facile d’emploi par des non chercheurs et mieux adaptés aux traitements des informations massives que recueillaient le Bureau pour aider à une meilleure planification de l’ensemble de l’Etat d’Andhra Pradesh.

Lors d’une visite de J. Bertin, intéressé par les avancées que le programme réalisait  dans l’automatisation de ses méthodes celui-ci nous surprit par ses conclusions : « nous avons désormais quarante ans d’avance sur l’esprit des utilisateurs potentiels de nos outils » ; nous lui assurâmes que non et que l’adoption de ces innovations était en cours. Nous voulions en voir la preuve dans le fait les demandes du gouvernement Andhra. 

La mission la plus exigeante qui lui fut confiée eut lieu lorsque le nouveau Chief Minister N.T. RamaRao décida de modifier profondément le maillage administratif de l’état pour rapprocher les services administratifs et de développement des citoyens Andhra. Ce fut la réforme des Mandals qui consista à faire passer le maillage des quelque 180 taluks existants à celui de Mandals au nombre de près de 800. Le problème crucial était de choisir les chefs-lieux de ces futures entités qui devaient être équipés des infrastructures de services manquant à la population. L’enjeu était considérable tant au plan technique (problèmes de centralité, d’accessibilité, d’infrastructures existantes) que financier (coût des nouvelles infrastructures) et finalement politique : les politiciens locaux voulaient pour des raisons évidentes que leurs propres villages ou villes d’implantation deviennent les nouveaux chefs-lieux.

Le CGP eut la responsabilité de choisir les futurs chef-lieux de Mandal et les villages qu’ils dé-serviraient. En bref cela nécessitait de réunir toutes les informations pertinentes au niveau de chaque entité territoriale (villes et villages) pour l’ensemble de l’Etat, soit près de trente mille unités. Sur les 350 données disponibles sur chaque entité une cinquantaine furent conservées pour l’analyse. Les premiers résultats furent quantifiés et cartographiés, puis envoyés aux responsables du gouvernement à Hyderabad, aux collectors des 23 districts qui avaient la responsabilité de les communiquer aux responsables locaux pour critique et suggestions argumentées. Celles-ci nous revenaient, étaient analysées, soumises aux responsables du gouvernement à Hyderabad, introduites dans les données. Une nouvelle analyse, quantification et cartographie étaient réalisées, renvoyées au gouvernement et aux collectors pour une seconde vérification. Et ce jusqu’à ce qu’un résultat accepté par toutes les parties prenantes soit atteint. Finalement peu de propositions posèrent  problèmes puisque 94 % des chefs-lieux de mandals furent adoptés, et les limites retouchées à la marge. La réforme fut appliquée et les résultats allèrent au-delà des espérances et fut considérée comme un succès, à la satisfaction de tous.

Un jour, un appel téléphonique de l’ancien conseiller culturel devenu conseiller diplomatique du Ministre de la Coopération à Paris, qui dît en substance « nous avons vraiment besoin ici d’un système comme celui que vous avez mis en œuvre à Hyderabad comme aide à la décision pour nos actions en Afrique. Pourriez-vous venir en installer un ? ».

 C’est ainsi qu’en avril 1985 nous nous retrouvâmes rue Monsieur dupliquant le laboratoire du BES mais avec les dernières innovations de la micro-informatique le paysage ayant été totalement bouleversé par l’arrivée de l’IBM  PC. En vérité notre déception fut grande à la découverte de ses capacités très inférieures au HP9825, la disquette de 160 ko mise à part qui représentait une  certaine amélioration sur les cassettes, et l’écran malgré sa plus que modeste résolution et ses fonctions graphiques à peine ébauchées. Les traitements durent donc continuer sur les anciens équipements tandis que l’adaptation -de facto la réécriture-modification complète des logiciels débuta en parallèle. Ainsi naquit la Cellule de Synthèse et d’Information Rapide (CSIR) installée dans l’hôtel du ministre.

Le traitement de toutes les informations  récupérées dans les diverses directions du ministère, donnant lieu aux analyses et synthèses habituelles, graphiques et cartographiques, jetèrent la stupeur dans les services. Notre situation au cabinet du ministre nous ouvrait l’accès à toutes les informations, rapports etc. Et leur visualisation exhaustive faisait apparaître et ressortir avant tout les anomalies auparavant discrètement enfouies dans les tableaux de chiffres. On nous demanda de ne pas les faire circuler au-delà des directions.

Après le changement de gouvernement de 1986, les responsables continuèrent à faire évoluer les outils infographiques, l’un depuis le groupe IMAGE qu’il regagna, l’autre décidant de lancer sa propre société avec pour objectif, au delà de l’adaptation des logiciels aux outils informatiques en constante évolution, leur application dans l’aide à la décision dans les organismes français de tous ordres.

Luc de Golbery est professeur associé retraité chez VISTA (Visual Information Systems for Action)

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